MISTRAL par DAUDET

Les lettres de mon moulin

"Il n’y a qu’un Mistral au monde, celui que j’ai surpris dimanche dernier dans son village, le chaperon de feutre sur l’oreille, sans gilet, sans jaquette, sa rouge taillole catalane autour des reins, l’œil allumé, le feu de l’inspiration aux pommettes, superbe, avec un bon sourire, élégant comme un pâtre grec, et marchant à grands pas, les mains dans ses poches, en faisant des vers….


Farandole sous les amandiers en fleurs dans les Alpilles
-Comment , c’est toi ! cria Mistral en me sautant au cou ! la bonne idée que tu as eue de venir ! Tout juste aujourd’hui, c’est la fête à Maillane. Nous avons la musique d’Avignon, les taureaux, la procession, la farandole, ce sera magnifique…La mère va rentrer de la messe ; nous déjeunerons, et puis, zou ! nous allons voir danser les jolies filles.

Pendant qu’il me parlait je regardais avec émotion ce petit salon à tapisserie claire, que je n’avais pas vu depuis si longtemps, et où j’ai passé de si belles heures ! Rien n’était changé. Toujours le canapé à carreaux jaunes, les deux fauteuils de paille, la Vénus sans bras et la Vénus d’Arles, sur la cheminée, le portrait du poète par Hébert, sa photographie par Etienne Carjat, et, dans un coin, près de la fenêtre, le bureau- un pauvre petit bureau de receveur de l’enregistrement,-tout chargé de vieux bouquins et de dictionnaires . Au milieu de ce bureau, j’aperçus un gros cahier ouvert….C’était Calendal…. Je tenais le cahier de Calendal entre mes mains et je le feuilletais, plein d’émotion…

Tout à coup une musique de fifres et de tambourins éclate dans la rue, devant la fenêtre, et voilà mon Mistral qui court à l’armoire, en tire des verres, des bouteilles, traîne la table au milieu du salon, et ouvre la porte aux musiciens en me disant :

-Ne ris pas…ils viennent me donner l’aubade, je suis conseiller municipal.

La petite pièce se remplit de monde. On pose les tambourins sur les chaises, la vieille bannière dans un coin, et le vin cuit circule. Puis quand on a vidé quelques bouteilles à la santé de M. Frédéric Mistral, qu’on a causé gravement de la fête, si la farandole sera aussi belle que l’an dernier, si taureaux se comporteront bien, les musiciens se retirent et vont donner l’aubade chez les autres conseillers. A ce moment la mère de Mistral arrive…."


Fréséric Mistral et sa femme
dans leur jardin de Maillane

Alphonse Daudet
" Les lettres de mon moulin"



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