Louis le Cardonnel
...J’avais , aux galeries de l’Odéon, avec mes économies de normalien, acheté ce volume, à couverture jaune sur lequel il n’y avait que le simple mot « Poèmes », au dessus de la signature de Louis Le Cardonnel. Oui mais quels poèmes ! L’ardeur dans la mesure, la ferveur dans l’harmonie, et, comme le poète devait dire plus tard, la flamme dans le cristal !

Je vous parle au milieu d’un éternel présent

Sous le souffle divin, il la fera renaître,
Fils des premiers Voyants, fils des Chanteurs sacrés,
Cette antique union du Poète et du Prêtre
Tous deux consolateurs, et tous deux inspirés !


1906 à Assise



Louis le Cardonnel
1862-1936

Louis le Cardonnel m’invitait à célébrer la Pâque avec lui, à la table de Don Grégorio Frangipani, son hôte bénédictin, et en compagnie de son neveu Agenore, auquel il a consacré plusieurs poèmes de ses Carmina Sacra. Il les composait à cette date, et tandis que, la semaine suivante, nous parcourions ensemble les rues et les chemins, il m’en récitait le plus grand nombre, de sa voix frémissante et tendue comme une corde de violon…  

Cloître de St Pierre où il m’accueillit le jour du samedi saint, au son des cloches qui revenaient de Rome, église basse de Saint-François où nous étions en extase devant les quatre divines fresques de Giotto, terrasse de Sainte-Claire d’où l’on domine la verte vallée de l’Ombrie, petit couvent de Saint-Damien blotti parmi les oliviers, vieux palais vides, où retentissaient nos voix qui évoquaient les héros et les saints, causeries passionnées d’un jeune poète et d’un aîné qui lui montre la voie, poèmes alternés dans la langue de Dante et celle de Lamartine sans oublier celle de Mistral


Louis le Cardonnel
1862-1936

Son enfance s’écoula à Valence, sérieuse et grave, presque austère. A 12 ans il a lu Kant et Pascal « il aime passionnément la poésie et même la métaphysique, la plus abstruse, celle qui a une teinte mystique surtout. Un jour que la grande tragédienne Agar donne une représentation au théâtre de Valence, il obtient de lui parler et lui présente quelques stances. Elle lui accorde une place. Et le soir, au grand étonnement du proviseur qui assiste au spectacle, elle déclame, durant un entracte, les vers d’un collégien dont elle prédit la gloire future, et qui se nomme Louis Le Cardonnel.

Il lui arrivait à la même époque , de quitter le logis paternel pour quelque fugue extraordinaire. Il partait pour la Terre Sainte ; il couchait dans les près, les meules de pailles, les confessionnaux, enveloppé d’une couverture, les reins ceints d’une corde. On le découvre dans une grotte des environs de Valence où il avait entrepris de mener une vie d’anachorète, ou bien, après deux ou trois jours d’absence, on le ramène exténué, parfois malade, à la maison.

Plus tard moine poète, à la manière de Saint François, il ira de route en route, de couvent en couvent, pauvres, simple et fleurissant comme le lys des champs sûr de sa mission et de l’assistance du Très-Haut.

« J’ai traversé les divers cénacles de l’époque, mais désireux d’unir dans un même amour la vérité et la beauté, j’en suis sorti déçu. Trop d’esthétisme, pas assez de vie intérieure. »

L’amitié symboliste vit dans ce poème qu’il a dédié à la mémoire de Charles Guérin :

Et pour te témoigner ma douleur, j’ai voulu,
Avant que mai charmant ait fleuri la tonnelle,
Dédier à ton nom de poète et d’élu
Cette discrète fleur tendrement fraternelle. 

 Sous le souffle divin, il la fera renaître,
Fils des premiers Voyants, fils des Chanteurs sacrés,
Cette antique union du Poète et du Prêtre,
Tous deux consolateurs, et tous deux inspirés ! 

J’ouvrirai des chemins vers la Beauté divine,
Et, lorsque s’épandront mes vers graves et doux,
Les hommes sentiront leur céleste origine,
A ces profonds accents qui me viendront de vous. 

« J’admire de plus en plus le dessein providentiel qui m’a amené dans cette cité mystique ; mystique, dis-je, mais classique aussi. Nulle part cette harmonie mystérieuse de ce qu’il y a de plus indéfini et de ce qu’il y a de plus précis, de ce qui donne des ailes à l’âme pour l’emporter au-delà du monde et de ce qui la retient dans la contemplation de la Beauté, ne fut réalisé plus qu’à Assise. Les vers de Virgile donnent seuls en poésie, peut-être, cette joie unique et parfaite, et saint François et comme son pays. Il tend éperdument vers Dieu sans oublier de voir le charme des créatures.  Que les verts oliviers, le ciel, la terre, l’eau, Tout leur parle à la fois du grand Poverello ! » (lettre à Armand Praviel Janvier 1908 publiée dans l’Âme Latine, Février 1908.)

Harmonieuse enfant, créature sonore
Que bercent les grands pins dans leur chaude épaisseur ;
Musicienne d’or, que je nomme ma sœur,
O cigale, en vigueur allègre, qui t’égale ?
Vibrante, crépitante, exultante cigale,
Ta voix infatigable est l’hymne de midi.

(Le poème de St François à sœur la Cigale extrait de Carmina Sacra de Louis le Cardonnel ) 

Louis le Cardonnel me raconta comme il avait reçu un message de saint François, lors d’un de ses derniers voyages en chemin de fer, par une après midi d’été pareille à celle qu’il a chantée…

Comme le train approchait de Tarascon, une cigale vint se poser sur sa main. Il lui parla alors comme n’aurait pas manqué de le faire saint François et il la fit admirer à ses compagnons de route qui, peut-être, voyaient vraiment, grâce à lui, une cigale pour la première fois. A une station, un peu avant Tarascon, un lourdaud fit irruption dans le wagon, qui bouscula mon frère et fit tomber la cigale ; mon frère la releva si meurtrie qu’elle semblait morte et, l’ayant replacée sur sa main, il recommença, à lui tenir de doux propos. Il dut, j’imagine, lui redire les vers qu’il avait placés dans la bouche de saint François s’adressant à la cigale. Comme le train arrivait aux premières maisons de Tarascon, la cigale qui semblait morte s’envola vers la plus vieille de ces demeures. Et mon frère ne douta pas que ce jour-là François ne lui indiquât par ce message la maison où était née sa mère qui était, comme l’on sait, provençale et originaire de Tarascon. (Georges Le Cardonnel : Mon frère et moi. Le correspondant, 10 juillet 1936.P.66)


Au Palais du Roure en 1946…. Je revois toujours présent, inoubliable à nos yeux. Le cardonnel qui a tour à tour habité les deux ailes du Roure, et qui est mort dans celle de Pétrarque. Pendant les trois dernières années de sa vie, il a marqué si fortement l’atmosphère du Roure qu’elle est encore toute imprégnée de son souvenir.

Je conserve de Louis le Cardonnel le souvenir de celui qui m’a donné le plus fortement l’image du poète, si hors de temps et presque de l’espace, vivant le long d’une quatrième dimension spirituelle, inadapté à la vie quotidienne, mais laissant tomber d’une sorte de Sinaï intérieur « les vastes éclairs de son esprit lucide » Car ce qu’il reste de plus essentiel de son œuvre et de sa vie, c’est l’affirmation que toute création poétique tend au culte divin. Le Cardonnel n’est pas un prêtre qui a fait des vers pour se distraire les soirs de loisirs, c’est un poète qui a trente-quatre ans s’est fait prêtre pour aller jusqu’au bout de son effort, réaliser pleinement son idéal poétique, pour refaire en sa personne, à la fin du XIXème siècle « cette antique union du poète et du prêtre. »

Lettre de Louis le Cardonnel du 3 Avril 1934 écrite du Roure à Emile Ripert

« C’est dans cette Assise inoubliée de nous deux que notre amitié est née. Elle ne peut pas mourir, car elle est établie sur un plan que rien des vicissitudes de ce monde n’atteindra jamais, c’est sur plan même que nous nous sommes aimés et compris. Souvenez vous, souvenons nous ensemble…Revoyez en esprit cet autel de la crypte d’Assise où vous avez reçu la communion de ma main.. Ce matin là je crois bien que tous les poètes morts s’y retrouvaient, invisiblement…. »

La Provence essentiellement est franciscaine : elle l’est parce qu’elle a donné à Saint-François la mère qui a fait de lui cet apôtre ardent, ce poète sacré, ce chevalier, ce jongleur du Christ qu’il a été ; elle l’est parce qu’elle unit l’amour de la nature à celui de Dieu, parce qu’elle est sobre et pauvre en ses paysages dépouillés, dont la lumière la seule richesse. La Provence vous parlera donc d’Assise et de l’Ombrie



Louis le Cardonnel
documentation :
Matin de brume
Articles de presse En Avignon avec Louis le Cardonnel
Lettre autographe - 3 avril 1934

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